Je n’ai jamais été fan des effets de meutes, des amours populaires à tendance Panurgiques. À voir la réaction de la Croisette face à The Artist et sa pseudo prise de parti paresseuse et Polisse et son aura de « film coup de poing », j’attends leur sortie avec une boule au ventre, conscient du ramdam qu’ils vont engendrer. Ces oeuvres qui, même si elles sont loin d’être mauvaises, soulèvent les foules parce qu’elles sont « sérieuses mais accessibles » ou « n’ont rien à envier au cinéma ricain », me font royalement chier. J’avais mangé mon chapeau de rage lorsque la grande famille du cinéma avait couronné Guillaume Canet pour son adaptation pourrie du roman d’Harlan Coben (ce qui n’est pas un mal, parce que ça me va très mal les chapeaux) pour la simple et unique raison que la profession voulait saluer le fait d’avoir coupé l’herbe sous le pied des producteurs américains, et pas DU TOUT pour ses qualités artistiques (inexistantes). Depuis je me suis racheté un chapeau, et j’ai trouvé une autre occasion de le manger.

Depuis la rentrée, à 20h et des poussières, au beau milieu du Grand Journal, est programmé un format court: BREF. Je ne vous rappellerai pas de quoi il s’agit puisque, vu le rythme auquel tous les gens de mon entourage likent la page Facebook de cette série, de mes potes les plus proches à ma coiffeuse (oui, j’ai ma coiffeuse sur FB), vous le savez déjà. Alors tout d’abord, pour endiguer le flot de commentaires haineux de fans de la série, je vous ferai savoir que je trouve le bordel assez bien écrit, juste et pertinent sur beaucoup de travers et habitudes de notre temps et de notre génération (en gros les 20/35 ans), et plutôt bien joué et ficelé. Je ne remets donc pas en cause les qualités intrinsèques du show.

Maintenant, je vais vous demander DE BIEN TOUS VOUS CALMER DEUX SECONDES BANDE DE MALADES MENTAUX.

Ça fait quoi, deux semaines que Bref a été lancé, et j’en ai déjà ras-le-bol. Pas du programme en lui-même, mais de vous. Ras-le-bol qu’entre 20h15 et 20h45 mon feed Facebook, ma timeline Twitter, mon putain de TÉLÉPHONE ne sonnent que pour déblatérer sans fond sur 60 secondes de blagounettes. À voir l’engouement que vous avez tous pour le show, on a l’impression que chaque soir, Martin Scorsese accouche de Raging Bull encore et encore et encore. Les femmes enceintes perdent les eaux, les hommes se jettent à terre, la bave aux lèvres, et toute la France se donne rendez-vous sur les Champs-Élysées pour faire péter le champagne en signe de victoire.

J’en peux plus d’entendre les gens répéter « AH PUTAIN, ENFIN, ILS SONT TROP FORT CES MECS, ILS ONT RÉVOLUTIONNÉ LA TÉLÉ ». Prenez un Valium et rasseyez-vous tout de suite. Soit, Kyan et Navavo sont bons, mais ils le sont autant qu’une bonne branlée de mecs drôles qui sévissent ou pas sur les internets, qui écrivent ou pas pour la télé ou le cinéma. Ériger Bref en renouveau de la télé française comme vous semblez tous le faire, c’est balayer d’un geste le talent et le boulot de tout le reste de la profession. Parce que finalement, les vrais héros, dans cette histoire, ceux à qui il faut jeter des fleurs et dire merci, c’est le service de la fiction de Canal+. En presque 8 ans de métier, j’en ai vu passer des projets drôles, grinçants, justes et à propos comme Bref. La seule différence, c’est qu’aucun diffuseur n’avait eu les couilles de les programmer jusqu’ici. Cette petite série de 60 secondes peut être effectivement le centre d’une révolution si et seulement si elle pousse les chaînes françaises à sortir de leur marasme de programmation, bloquées dans une soupe consensuelle prémâchée et sans saveur.

Vu comme ça, ça ne peut que faire du bien au PAF me direz-vous. Mais moi j’ai un peu peur. Connaissant la propension des dirigeants de chaînes à ne pas trop se mouiller, ce qui m’inquiète, c’est de voir le concept de Bref calqué un peu partout. Et puisque ce sera difficile à faire, j’imagine déjà les chargés d’études de diffuseurs, tous sortis d’HEC et pour qui seul le chiffre fait foi, leur asséner des modèles statistiques leur démontrant que le format court est de retour. Et là, là, on serait vraiment de la baise comme il faut.

Parce que le format court, voyez-vous, c’est le cancer de la télévision, la métastase de la narration. Le format court, c’est le snacking de l’histoire, c’est un Bounty alors que tu vas dîner dans une heure. Et comme l’en-cas hypercalorique entre repas est une mauvaise habitude alimentaire, le format court est une mauvaise habitude télévisuelle. C’est aussi le miroir d’une société qui a décidé que la pérennité on s’en branlait, qu’on n’avait plus le temps de rien, qu’on ne peut plus demander aux gens leur attention plus de 90 secondes, et qu’une histoire doit donc être racontée de manière chronométrée, et donc, over-simplifiée. À habituer le téléspectateur à ne plus rien voir de construit et d’engageant intellectuellement, à ne plus lui demander aucun effort d’attention, on le destine à ne plus en faire, d’effort. On a la télé qu’on mérite.

Que le plus gros succès de la rentrée télévisuelle soit un format court, c’est une mauvaise nouvelle pour les chaînes, pour les spectateurs, et pour les producteurs télé qui, poussés par « l’air du temps » faisandé, vont aller ressortir tous leurs projets courts poussiéreux des tiroirs. Pas parce qu’ils veulent faire de la merde, mais parce que c’est ce qu’on risque de leur demander, et qu’on ne va pas leur en vouloir de gagner leur vie. Mais un format court, c’est moins de comédiens, des équipes plus réduites, des scénaristes traités comme du bétail, et au final, moins de richesses pour l’industrie, et donc moins de moyens pour des projets ambitieux.

Le succès de Bref c’est bien, mais le phénomène qui l’entoure l’est moins.